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jeudi, 09 août 2007

139 - Rock Attitude

A Nicuazenia ne vivaient que des femmes. Des jeunes, des vieilles, mais toutes avaient un point commun. C'étaient des princesses enfuies de leur royaumes, voulant échapper à la destinée cruelle qu'on inflige aux princesses dans tous les contes de fées : se marier avec le prince et avoir beaucoup d'enfants. Vers l'âge de 17 ans elles partaient donc pour cette ville cachée et que seules les princesses en détresse connaissent.

 

Elles ne fuyaient pas les princes charmants parce qu'elles étaient lesbiennes, mais parce qu'elles savaient quelque chose qu'aucune petite fille rêvant dans son lit n'aurait pu imaginer : les princes charmants sont tous des salauds. Si, si, c'est logique. Si ça n'était pas le cas, tous les contes de fées ne finiraient pas par "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants". Quel genre d'homme (surtout de nos jours) n'a pas la patience d'attendre quelques mois de fiançailles pour faire connaissance ? Dans les contes, la princesse est à peine sauvée/enlevée/réveillée d'entre les morts qu'elle doit se marier avec un homme qu'elle connaît à peine, et lui faire aussitôt des enfants ! «Beaucoup» d'enfants, même. Ce qui signifie donc que la princesse, à peine sortie de l'enfance, doit passer directement à la nuit de noces alors qu'elle a en général passé des années seule, enfermée en haut d'une tour à broder gentiment, ou à dormir. Non seulement elle n'a pas la moindre idée de ce qui l'attend le soir de son mariage, mais en plus il faut s'y coller assez souvent pour avoir «beaucoup d'enfants». Pas étonnant, finalement, que la plupart des princesses, de nos jours, après avoir vu leurs mères réduites à cet esclavage sexuel, préfèrent s'échapper de cet enfer et se réfugier dans une contrée où s'écoulent joyeusement les heures et les jours dans le luxe et la volupté.

 

Elles vivaient donc leurs journées au rythme des réunions diverses organisées sur des thèmes variés comme la broderie, la couture, les pots en plastique pour ranger les aliments ou encore les téléphones portables lecteurs MP3 (qui peuvent aussi faire radio-réveil et grille-pain si on leur demande gentiment). Elles suivaient également un entraînement militaire pour protéger la cité et ses quelques trois-cents habitantes, au creux d'une montagne cachant une forêt idyllique et connaissant tout le confort moderne.

 

C'est le problème de la modernité : on veut quitter son royaume pour ne pas épouser le prince, et rejoindre la forêt perdue, mais on ne veut pas abandonner le luxe et le confort de la ville. Alors toutes les princesses se faisaient plus ou moins livrer machines à laver, écrans plats, home cinémas et décodeurs satellites, lecteurs mp3, laves-vaisselle et cafetières, bains à bulles, etc. à quelques kilomètres de la cité, puis demandaient à des djinns d'apporter tout le matériel directement dans leurs appartements. Il faut bien vivre avec son temps, me direz-vous, mais ces petites Paris Hilton de contes de fées commençaient à ne plus prendre assez de précautions pour cacher la localisation de leur cité, ce qui aura bien vite de fâcheuses conséquences.

 

On pouvait entrer dans Nicuazenia par le nord et par le sud, de la même façon aux deux endroits : en traversant les immenses chutes d'eau qui entouraient la cité et coulaient le long des flancs de la montagne. Il ne fallait ensuite pas se perdre dans les labyrinthes qui menaient au coeur de la ville. Celle-ci avait en effet été creusée par magie dans la montagne, qui cachait de dangereux dédales pour qui n'était pas une princesse. Le seul moyen de trouver la cité était donc d'être une princesse vierge, ou d'être guidé par l'une d'entre elles. C'était comme un code génétique gravé, incrusté au coeur même de chaque damoizelle. Ainsi, jamais les princesses de Nicuazenia n'avaient reçu de visites d'hommes ou de roturières. Elles restaient entre elles, parmi les djinns qui les servaient, et cela leur convenait parfaitement. Quelle fut donc leur surprise et leur crainte de voir s'échapper un beau matin des tunnels nord de la montagne un jeune homme, par ailleurs absolument craquant, avec ses yeux bleux et ses cheveux bruns brillants comme dans une pub pour shampoing ! Comment avait-il pu accéder à la cité, seul et sans aide ?

 

Sans même se poser la question, des nuées de princesses l'entourèrent, l'arc à la main et le regard menaçant, et la doyenne de Nicuazenia s'avança pour lui demander son nom et la raison de sa présence dans la cité des vierges éternelles. Le galant sembla prendre la pause, agita la main, et d'une façon très gracieuse annonça : «Je souis Gabriel, fils du roi Juan-Miguel de Sainte-Rop', comme vous je souis pucelle et je me suis enfoui pour rejoindre vos rangs de fougueuses guerrières de la liberté afin d'échapper au crouel destin qui était le mien dans mon pays : épousailler la donzelle Roberta. À Sainte-Rop' je ne vivais que pour le soin de mes cheveux et de ceux de mes cousines, ici je souis prêt à me consacrer aux vôtres si vous m'acceptez parmi vous.» Les princesses furent plus que troublées, à la fois par ce discours et par le charme pénétrant de Gabriel. Giselda, la plus ancienne des habitantes de Nicuazenia, décréta la réunion du conseil et ordonna que le prince fût mené, les yeux bandés, sur la place centrale, au cas où le conseil déciderait de voter sa mort (il serait bien trop dangereux de laisser repartir libre un homme qui aurait trouvé une fois la cité).

 

Une fois le conseil réuni, composé d'une cinquantaine des princesses les plus sages (donc les plus vieilles, autrement dit celles qui n'étaient plus que moyennement intéressées par le choix des couleurs à la mode et qui avaient donc le temps de se consacrer à des affaires plus terre à terre), un grand bruit s'éleva dans la salle. Un premier groupe était pour tuer le nouveau-venu, afin que ne soient pas oubliées les traditions : il s'agissait de sauver les princesses oprimées, pas d'offrir asile à n'importe quelle pseudo prince-coiffeur. Un deuxième groupe n'était pas contre l'idée de le laisser vivre dans la cité, car les djinns n'étaient pas les plus douées des créatures en ce qui concernait la coiffure. Un dernier petit groupe d'une dizaine de demoiselles plus jeunes que toutes les autres restait muet. La doyenne Giselda s'en aperçut très vite et demanda aux jeunes filles la raison de leur silence. La plus hardie d'entre elles, nommée Isolda, s'avança et parla d'une voix claire et forte, mais de façon à ménager les susceptibilités :

«J'avoue avoir été troublée par la beauté du prince Gabriel, et moi aussi j'apprécierais grandement de pouvoir laisser mes cheveux à ses soins. Je ne m'en demande pas moins comment il a pu entrer dans Nicuazenia au lieu de mourir dans la souffrance de l'errement, de la soif et de la faim que sont sensés connaître tous ceux qui ne sont pas à la fois demoiselle et de sang royal. Comme la plupart d'entre vous nous avons été séduites par sa beauté, et deplorerions d'avoir à l'exécuter. Il nous semble cependant qu'il existe une troisième solution. Il affirme être puceau, et bien qu'il soit un homme, c'est sans aucun doute sa virginité qui lui a permis de trouver la cité. Si nous ne voulons pas le tuer, et que nous ne pouvons pas le garder sans crainte de voir la zizanie s'installer parmi nous (et cela ne manquera pas d'arriver si nous laissons un étalon pareil au milieu des gazelles effarouchées que nous sommes), alors le plus simple serait peut-être de le laisser repartir... après l'avoir dépouillé de ce qui lui a permis d'entrer ici.

  • En d'autres termes, articula soigneusement la doyenne, tu préconises de le dépuceler et de le laisser partir ?

  • Exactement.

  • Mais celle qui accepterait ne pourrait plus jamais rentrer dans la cité !

  • Ce prince n'a pas l'air comme les autres ; la vie avec lui sera certainement plus agréable qu'avec nos promis et il ne contraindrait sûrement pas sa femme à faire un enfant par an. Laissons-le choisir parmi celles d'entre nous qui seraient volontaires.»

Isolda rentra dans le rang et le brouhaha s'éleva à nouveau, de plus belle. La doyenne dut demander qu'on lui apporte le prisonnier pour qu'enfin se calment les demoiselles. Lorsque Gabriel entra, le silence se fit totalement et la voix de Giselda s'éleva :

«Le conseil était partagé entre répondre favorablement ta requête et te tuer. Le fait est que nous ne comprenons pas comment un homme, même puceau, a pu trouver le chemin qui mène à nous. Une troisième solution nous a donc été proposée, qui serait peut-être plus... raisonnable pour toi comme pour nous. Il s'agirait de... euh... (une princesse pucelle, même de 78 ans, n'a pas l'habitude de parler de ces choses-là devant un homme) faire de toi un homme et te laisser repartir, avec celle qui serait alors ta femme. Il me semble finalement que ce soit ta seule alternative : choisir l'une d'entre nous ou mourir.

  • Je crois qu'il doit y avoir un malentendou, répondit Gabriel. Si j'ai trouvé le chemin à travers le souterrain, c'est que je ne souis pas un homme comme les autres. Si je n'ai pas voulou épouser cette Roberta, au demeurant charmante malgré son affreux prénom, ce n'est pas parce que je ne l'aimais pas, mais parce que je n'aime pas les femmes... en général... Je ne me vois pas choisir l'oune d'entre vous, à moins que vous ne cachiez un autre coiffeur dans vos penderies, rigola doucement le prince.

  • Bien, bien, dans ce cas, nous pourrions peut-être revoir notre décision, dit Giselda en élevant la voix pour couvrir le brouhaha qui s'élevait à nouveau dans la pièce après ces révélations. Mais nous n'avions jamais été confrontées à un pareil choix.»

Les voix des princesses s'élevèrent en coeur pour crier qu'un prince coiffeur homosexuel ne pouvait qu'être utile et agréable, et aussi distrayant, car il n'y avait pas eu beaucoup de nouvelles arrivées ces derniers temps. Cette décision fut donc adoptée, Gabriel reçut un logement et commença à recevoir chez lui ses amies les princesses pour prendre soin de leurs chevelures, comme il l'avait promis. Ce jeune homme avait une grâce incroyable et toutes les princesses en tombèrent secrètement folles amoureuses en quelques mois.

 

Au bout de trois mois, des événements tragiques survinrent : de toutes les princesses qui sortaient de la cité pour aller faire des achats ou simplement se promener, plus de la moitié ne revinrent jamais. Puis, petit à petit, elles ne revinrent plus du tout. Impossible également de les joindre sur leur portables. La doyenne Giselda, extrêmement inquiète, prit le parti de parcourir elle-même les souterrains, afin de s'assurer que quelque bête étrange ne s'y était pas installée. Horrifiée, elle y découvrit les corps de la moitié des absentes, qui s'étaient visiblement perdues en voulant rentrer dans la cité. Les autres avaient dû préférer rester à l'extérieur. Pourquoi, la reine crut ne jamais pouvoir le savoir.

 

En rentrant à Nicuazenia Giselda racontait au conseil ce qu'elle avait vu quand un détail attira son attention : l'une des plus jeunes princesses du conseil se tenait étrangement, et portait une robe bizarrement bouffante. Elle l'appela à ses côtés, et quand elle vit ses doutes confirmés, elle courut avec toute la force et la majesté que lui permettaient ses 78 années jusqu'à la demeure du prince coiffeur, pour s'apercevoir qu'il avait disparu. La doyenne décida alors de s'emparer de la jeune princesse pour la soumettre à un interrogatoire musclé. Elle découvrit ainsi que, tombée amoureuse de Gabriel, elle n'avait pu s'empêcher de lui faire du charme, alors même qu'elle le pensait homosexuel. Pour sa part, il lui avait fait un grand discours comme quoi elle était la seule capable de lui donner envie du sexe faible, et elle l'avait cru. Elle s'était donc donnée, et le temps de s'apercevoir que ces quelques instants de bonheur lui avaient été fatals, il était trop tard. Il sembla également que finalement le prince coiffeur n'était pas si purement homosexuel que ça, et qu'il avait cédé à toutes les avancesfaites par des princesses. Il n'avait tout simplement pas fait l'erreur de faire ne serait-ce qu'une proposition, se contentant d'accepter celles qu'on lui faisait. Ainsi, une partie des princesses déflorées serait partie avant que la chose ne se remarque, les autres, plus écervelées, seraient simplement sorties se promener en oubliant qu'elles ne pourraient plus jamais retrouver le chemin. Giselda continua son enquête en interrogeant la centaine de princesses restantes dans la cité. La moitié environ avouèrent avoir également offert leur vertu à Gabriel mais n'étant pas tombées enceintes et ayant compris qu'elles ne retrouveraient jamais le chemin de la cité après ça, elles étaient tout simplement restées à l'intérieur. Elles avaient en revanche aidé la plupart de leurs amies à s'enfuir, qu'elles soient enceintes, ou qu'elles souhaitent juste retrouver la civilisation. Les seules à n'avoir pas été «séduites» par Gabriel étaient les plus vieilles, soit celles qui n'en avaient pas eu envie ou n'y avaient pas pensé, soit celles qui auraient bien aimé mais que le prince avait repoussées. Cette attitude avait eu deux conséquences pour lui : non seulement il n'avait pas eu à se faire les vieux croûtons, mais en plus les vieilles (se croyant néanmoins irrésistibles) le croyaient au-dessus de tout soupçon et donc n'avaient pas donné l'alarme.

 

En fouillant la maison de Gabriel, la doyenne Giselda trouva un message qui lui permit de comprendre l'action du jeune homme. Il appartenait à une organisation secrète de princes déçus par leurs promises déserteuses, regroupés pour se venger. Leur but était de retrouver la cité des vierges éternelles et de les conquérir une à une pour les forcer à revenir dans le monde normal. Seulement, puisqu'ils étaient tous d'anciens fiancés, ils ne pouvaient prendre le risque d'être reconnus en allant eux-mêmes à la cité. Ils avaient donc passé des années à chercher, trouver, et embrigader un jeune prince bisexuel, qui pourrait à la fois trouver la cité et séduire toutes les princesses. Pendant qu'une partie des princes déçus cherchaient le prince qui les vengerait, l'autre cherchait à localiser la cité, ce qui était devenu de moins en moins difficile, les années passant, avec l'installation de satellites et d'autres instruments technologiques qui permettaient de situer, au moins grossièrement, la cité sur une carte.

 

Giselda comprit que Gabriel ne s'était pas contenté de dépouiller la cité de presque toute sa population actuelle, mais puisqu'il avait pu rejoindre son organisation, la cité même était perdue et ne tarderait pas à être assiégée. Peu importait désormais que de nouvelles jeunes filles arrivent, l'idée même de se regrouper entre elles était devenue impensable pour les princesses, à moins de trouver un nouveau lieu, et de cela, aucune n'avait le courage. Les plus jeunes partirent donc retrouver le monde, et les plus vieilles préfèrèrent rester, se disant qu'à leur âge on ne viendrait plus leur causer d'embarras.

 

Depuis ce jour, les princesses modernes, affranchies de leur destin tragique d'esclaves sexuelles grâce à Gabriel, peuvent s'intégrer au monde des gens normaux et travailler, avant de penser à se marier et faire quelques enfants à des hommes devenus métrosexuels...

Commentaires

J'ai commencé à lire, et je me suis bien marré. Mais c'est très long et le boulot arrive. Donc, je poursuivrai ma lecture quand je pourrai (en plus, à la maison, y a le neveu qui squatte l'ordi, alors...).

Écrit par : Didier Goux | jeudi, 09 août 2007

Excellent conte à mettre entre toutes les mains! Je le lirai dès que possible à mes Trois filles lors de la veillée couture pendant que mes cinq garçons se reposeront, enfin une fois que j'aurais fini les travaux des champs ;-))
ps: ça m'a rappelé Sacrée Grael des Monthy P : y a pas un type comme ça qui débarque dans un monastère et se fait violer par une bande de vierges?

Écrit par : LinaLoca | jeudi, 09 août 2007

Pourquoi le bisexuel a un accent bizarre comme ça...?

D'accord avec LinaLoca

Écrit par : bmalaussene | jeudi, 09 août 2007

Didier : Pas de nouvelles : vous n'avez pas aimé la fin, ou bien vous n'avez pas encore eu le temps de la lire ? J'aimerais beaucoup avoir votre avis, parce que bon, quand même, quoi... En fait c'est une nouvelle que j'avais écrite pour un concours et que je n'ai pas osé envoyer parce que je la touvais trop mauvaise. Si je l'ai mise là, c'est parce que je me suis dit que j'aurais des avis impartials... (Sauf de Malaussène, qui ferait n'importe quoi, je pense, pour que je continue à lui donner de bonnes petites recettes...).

Lina : Merci beaucoup pour le compliment qui me va droit au coeur. Surtout de la part de quelqu'un qui écrit des textes de la qualité des vôtres. (Et oui, effectivement, cette scène existe bien dans Sacré Graal, maintenant que vous le dites, ça paraît évident, mais pourtant je n'y ai pas pensé du tout en l'écrivant.)

Malaussène : Le bisexuel est hispanisant, comme me nom de son père le laisse un peu entendre... d'où l'accent.

Écrit par : Chloé | vendredi, 10 août 2007

Pourquoi ai-je soudain l'impression de passer pour un ventre à pattes?

Non, vraiment, ça remet les contes dans un contexte actuel, j'aime bien.
Je suis malgré moi en train de chercher un conte où la 'victime' à la fin de l'histoire serait le prince soi-disant charmant mais je n'en trouve pas. Vous devez avoir raison en évoquant 'la destinée cruelle qu'on inflige aux princesses dans tous les contes de fées'...

Écrit par : bmalaussene | vendredi, 10 août 2007

Quel(le) garce, ce Gabriel !

Écrit par : blouzougu | lundi, 13 août 2007

Tout à fait Blouzougu (et Bienvenue, au passage). Mais pas beaucoup plus que les autres "princes"... Gabriel l'est juste un peu plus parce qu'il profite (et fait profiter) de sa capacité à "traiter" autant avec les garçons qu'avec les filles...

Écrit par : Chloé | lundi, 13 août 2007

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